Guignols de l’Infos : la marionnette de Sarkozy se chiraquise-t-elle ?

En 1993, en partie grâce à leur traitement décalé de la Guerre du Golfe trois ans auparavant, les Guignols de l’Infos sont à l’apogée de leur succès. chirac guignolToujours sur le fil entre caricature déjantée et critique sous-jacente du monde politique et médiatique, les auteurs (Jean-François Halin, Bruno Gaccio, Benoît Delépine) trouvent alors en la marionnette de Jacques Chirac le personnage emblématique et récurrent qui va animer les dîners familiaux et envahir les cours de récréation. Ce succès, accentué par l’élection de Chirac en 1995, fait (volontairement ou non) basculer le traitement de l’actualité politique française de l’émission du côté de la caricature extrême, plus fortement ancré dans un imaginaire délirant que dans une véritable satire décapante. Au fil des années, inspirées par l’image ambivalente du Président de la République, les aventures de sa marionnette font d’ailleurs passer au second plan l’aspect critique de la caricature pour mettre en avant et scénariser l’univers déjanté d’un personnage sympatique et « franchouillard », mais de plus en plus éloigné d’une réalité individuelle et politique bien plus complexe. Les auteurs des Guignols ne délaissent pourtant pas la critique acide, mais les cibles visées deviennent plus facilement le libéralisme et les Etats-Unis (représentés par la marionnette de Sylvester Stalone) ou encore les médias en général, Canal+ et TF1 en particulier (PPDA, Larqué/Roland, Mougeotte/Le Lay).


La fin du 2ème mandat de Jacques Chirac marque cependant un tournant dans ce phénomène. Les auteurs des Guignols ont changé bien sûr, mais surtout l’évidence que le Président en fonction ne briguera pas de 3ème mandat, et l’omniprésence médiatique du candidat UMP Nicolas Sarkozy (crise des banlieue, affaire des sans papiers, opération des sans-logis avec les Enfants de Don Quichotte), laisse la place aux marionnettes des acteurs de la campagne pour l’élection présidentielle 2007. Les auteurs des Guignols retrouvent alors toute leur férocité, en particulier à l’égard du gouvernement en place (Villepin) et surtout du Ministre de l’Intérieur Sarkozy.

sarkozy guignol Durant toute la campagne, l’angle d’attaque concernant le candidat UMP s’appuie sur le fond du discours et les critiques sont celles qui sont largement partagées par l’ensemble des partis de la gauche française. Bien sûr, la satire n’épargne pas complètement le Parti Socialiste (lutte des clans) et sa candidate Ségolène Royal, ou encore François Bayrou systématiquement et gentiment infantilisé, mais l’essentiel des caricatures politiques porte sur Nicolas Sarkozy, clairement accusé de draguer l’électorat du Front National, d’attiser le feu dans les banlieues populaires en jouant volontairement des amalgames entre immigration et déliquance, d’abuser de démagogie en montant les français les uns contre les autres, et enfin de bénéficier de traitement de faveur de la part des journalistes (Jean-Pierre Elkabach à Europe 1 par exemple). Les caricaturistes de Canal+ en rajoutent même sur la supposée haine intérieure du président de l’UMP en mettant sa marionnette quasi-systématiquement sous Lexomil (« Lexo-mimil, tranquille, cool, relax »).

Or depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, co-incidence ou choix volontaire, il semble que les auteurs des Guignols aient changé d’angle dans le traitement de notre du personnage. Apparemment inspirés par les premières images très « communicantes » du nouveau Président (sur le Yacht de Bolloré ; chez Airbus à manger des frites ; en footing avec François Fillon…), les Guignols de l’Infos ont depuis quelques jours transformé la marionnette haineuse de Sarkozy en gentil beauf’ qui vient de gagner au loto. Finies donc les allusions aux menaces sur la liberté de la presse, finis les clins d’oeil frontistes associés à l’immigration et finis les dangers de l’état-police. Au revoir le fond, re-bonjour le comique « pouët-pouët » scénarisé, exagéré et déglingué époque Chirac. Toujours très drôle mais beaucoup moins critique malheureusement.

Reste à savoir si dans les mois qui viennent, avec le retour au 1er plan des grands dossiers de politique intérieure (chômage, immigration, retraites, service minimum…), les paroles et les actions du Président de la République seront traités dans les Guignols sous le même angle du « ridicule rigolo » façon Chirac, ou si la critique de fond politiquement plus acide retrouvera la place qu’elle mérite.

2 réflexions sur « Guignols de l’Infos : la marionnette de Sarkozy se chiraquise-t-elle ? »

  1. merci de ton passage sue mon blog photo « mon phare-ouest »

    ce que tu écris est trés vrai
    sarkozy ne manipule-t-il pas tous les médias? ceci expliquerait cela=))

  2. Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer le changement, outre la main invisible du président dans les médias. Premièrement, les critiques les plus grosses de sarko étaient facilement associable avec son rôle de ministre de l’intérieur; même si elles peuvent se reformuler dans son rôle de président, la plupart des choses qu’il accomplit désormais ont peu à voir avec l’immigration. Ce qui n’empêche que sa loi sur l’immigration a d’ailleurs été critiqué par ce petit sketch où une femme noire se faisait emmener dans son bain.
    Par ailleurs, les créateurs des guignols ont admis en interview que le personnage de Chirac avait une énorme importance dans l’émission, et sa disparition posait problème. Ils auront modifié la personnalité de Sarkozy pour lui permettre de prendre un peu le rôle qu’avait Chirac. Il ne faut pas oublier que les guignols, c’est d’abord de l’humour.
    Enfin, la vertu d’une critique s’épuise si elle se répète indéfiniment sans jamais se renouveler. Les français ont fait leur choix, ils sont pris avec Sarko pour 5 ans: il n’est pas nécessaire de répéter les mêmes choses ad nausem; au pire, ça pourrait même banaliser les travers les plus sinistre de Sarko. D’ailleurs, le guignol Sarkozy d’avant semblait participer à une vaste entreprise visant à « démoniser » Sarkozy en mettant l’emphase sur ce qui le liait au racisme, au néo-libéralisme, et au non-respect des droits de l’homme en général. C’est très rentable lorsqu’un bonhomme n’a pas encore les clés du pouvoir, mais ce l’est beaucoup moins une fois qu’il y est, parce que les électeurs ont pu constater que la catastrophe annoncée n’est pas réellement arrivée, ou du moins qu’il ne l’ont pas constatée dans leur quotidien.

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